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Living labs : territoires d’innovation et design participatif

 

Living labs : territoires d’innovation et design participatif

L’idée qui sous-tend les Living Lab est que l’innovation doit prendre en compte les dimensions sociales, que le laboratoire, espace où l’on expérimente et teste de nouvelles idées ou technologies, doit être en prise avec la réalité sociale. D’où l’idée de « lieux » d’innovation et d’expérimentation qui soient sur le terrain et impliquent des utilisateurs d’une manière particulière.

Logo Enoll {PNG}Le réseau européen des living labs, Enoll, annonce qu’il vient de doubler le nombre de ses membres, on remarque parmi ceux-ci deux structures de la région lyonnaise : le cluster Imaginove et le centre Erasme. C’est l’occasion de faire un point sur ce que sont, ou tout au moins voudraient être ces « laboratoires vivants » et d’analyser les enjeux qui sont les leurs en terme d’innovation pour les territoires qui les accueillent.

Une démarche d’innovation ouverte :

L’idée qui sous-tend les Living Lab est que l’innovation doit prendre en compte les dimensions sociales, que le laboratoire, espace où l’on expérimente et teste de nouvelles idées ou technologies, doit être en prise avec la réalité sociale. D’où l’idée de « lieux » d’innovation et d’expérimentation qui soient sur le terrain et impliquent des utilisateurs d’une manière particulière. Il s’agit d’ouvrir le processus de design et d’innovation en y intégrant le bénéficiaire ultérieur comme un véritable acteur et partenaire. On parle alors de co-design voire de « crowdsourcing ».
Il me semble que cela s’inscrit aussi dans le mouvement du libre (le logiciel, les contenus et les données libres) qui crée une dynamique autour de l’ouverture du droit d’accès et de modification des sources. En ouvrant la démarche d’innovation, on cherche à impliquer et fédérer d’autres acteurs en espérant que cette ouverture génèrera de la valeur, même si celle-ci est peut être plus complexe à retenir ensuite.

#Fail : Intégrer l’échec dans la démarche de design

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Théâtrophone
Lithographie de la série "Les Maitre de L’Affiches" . Imprimée by Imprimerie Chaix, Paris.
Domaine publique.

L’innovation technologique est pavée de bonnes intentions et de retentissants échecs... Ainsi on peut se rappeler que Clément Ader avait envisagé le théâtrophone comme principal usage du téléphone : un appareil pour entendre le théâtre ou l’Opéra à distance.
De même aujourd’hui, quand les dispositifs technologiques sont inventés, ils le sont non pas en vue d’une finalité particulière mais d’abord parce la technologie le permet. L’usage qui en sera fait, lui, reste à inventer. On prétexte généralement d’un usage et d’un modèle économique pour rassurer les investisseurs et les décideurs mais avec du recul l’utilisation réelle diverge très souvent de ce qui avait été imaginé à priori.
Pour ma part, je m’en suis rendu compte à la fin du siècle dernier : nous expérimentions l’internet à très haut débit dans l’éducation. Nous avions imaginé que la fibre optique à l’école serait une révolution par sa capacité à donner accès instantanément à des contenus audiovisuels illimités. Dont acte : nous avons connecté quelques écoles et collèges et leur avons donné accès en vidéo à la demande au catalogue de film de La Cinquième. Dès la mise en place du dispositif, le ton était donné : « merci, nous allons enfin pouvoir créer un site internet », « nous allons échanger avec nos correspondants »... Autant d’usages de l’internet sans rapport avec notre proposition initiale. De cet échec est né Laclasse.com notre cartable en ligne (l’Education Nationale appelle cela un E.N.T Espace Numérique de Travail) qui propose désormais les outils répondant aux usages imaginés par les enseignants eux-mêmes.
Si l’on accepte qu’on ne peut pas apprendre sans se tromper, on peut intégrer l’échec dans des stratégies d’innovation. En particulier, engagé dans une démarche de design d’usage d’une technologie, on intègrera d’emblée que les pistes de départ ne sont que des moyens pour mettre en route l’ensemble des acteurs et qu’il sera nécessaire très rapidement de les reconsidérer au regard des propositions des usagers.
Accepter la valeur de l’erreur, c’est aussi faire confiance à la capacité de chacun de changer les choses, de proposer d’autres points de vue que l’on recevra comme légitimes à priori. En acceptant l’échec dans le processus de design d’usages, on introduit de la flexibilité à tous les niveaux et on s’autorise à communiquer sur les leçons de l’expérience. Dès lors, l’ouverture du processus perd le caractère de menace qu’il aurait dans une société de défiance.

Cet éloge de l’échec est valable aussi pour celui est en position de force, mais c’est souvent plus difficile. Il faut accepter de perdre, de descendre pour atteindre un nouveau sommet. Cela représente une prise de risque, et donc un coût. Souvent, c’est la contrainte d’une forte pression extérieure qui oblige les organisations à abandonner leur situation pour prendre le risque d’explorer d’autres voies, incertaines et moins rentables à court terme. D’autres fois, c’est l’effet du génie du dirigeant comme lorsque Microsoft a abandonné en quelques jours toute sa stratégie propriétaire on line (Microsoft Network) pour se lancer dans l’Internet.

Designer d’usages :

Quand on cherche à valoriser des technologies, on est à la recherche d’usages et si possible de nouveaux usages, qui donnent du sens et de la valeur aux outils. Celle-ci est liée à l’appropriation par l’utilisateur ainsi qu’à la représentation sociale qui se construit ensuite (on entre alors dans des logiques de marques, de développement de l’estime de soi et de croyances collectives...). Le facteur humain devient prépondérant. Chacun de nous est ancré dans un certain conditionnement (social, culturel, technique) qui n’est pas mauvais en soi car il nous simplifie la vie ainsi que les échanges avec notre environnement, mais ce conditionnement nous ferme aussi des perspectives. Le fait d’associer d’autres personnes d’origines très diverses à un processus d’innovation permet d’intégrer d’autres points de vue, parfois radicalement nouveaux.

Les nouvelles technologies, en elles même, nous ouvrent l’horizon des possibles. Avoir entre les mains une technologie, c’est comme monter d’un étage : une nouvelle vue s’offre à nous, des possibilités que l’on ne pouvait imaginer ou conceptualiser deviennent évidentes. C’est très différent d’expérimenter ces outils, de les avoir en mains, de se familiariser concrètement, que d’avoir une simple démonstration extérieure ou une description par un tiers. En effet, on peut faire appel à des possibilités cognitives qui ne sont pas simplement le langage et l’imagination. L’intuition, l’intelligence et la mémoire du corps nous permettent de connecter cette nouvelle expérience avec des situations déjà vécues et de créer du lien et des perspectives.

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Immersion
Expérience immersive au Museolab. Flux furieux de Maa Berriet.

_ Un exemple pour illustrer ceci, nous avons travaillé avec des musées sur des technologies d’immersion : le visiteur est plongé à l’intérieur d’un environnement numérique projeté au sol et autour de lui et qui réagit à ses mouvements. nous avons constaté que ces dispositifs parlent très bien à l’intuition, à l’émotion, à la sensation, impliquent le visiteur mais sont étanches à sa raison. Impossible de donner une explication de cette manière, on peut percevoir, mais on ne comprend pas. Il faut être à l’extérieur de l’image, avoir du recul, pour recevoir un discours construit qui fait appel à la raison. Les neurosciences pourront ensuite nous expliquer le pourquoi de cela, mais nous ne l’aurions pas imaginé sans une mise en situation réelle d’utilisateurs.

Une démarche itérative :

Pour pouvoir faire émerger des usages intéressants, il convient d’intégrer le plus tôt possible les retours des utilisateurs. En effet au début d’une implémentation d’une technologie, il est encore simple changer de cap, plus le travail avance et plus le système se rigidifie.
On s’inspire des méthodes de développement agile en informatique où l’on remplace l’écriture de cahier des charges par des réunions fréquentes et de courte durée avec les utilisateurs.
On est bien dans une démarche itérative avec un système de sélection : c’est un peu comme un jardin que l’on sème, on observe les usages qui émergent, on élimine les fausses pistes, on sélectionne et valorise les plus prometteuses, voire, on les croise entre elles.

Quelques exemples :

Je vous propose quelques exemples pour illustrer cette démarche. Le premier est dans le domaine du vieillissement : constatant que de plus en plus de nos échanges familiaux, amicaux ou associatifs utilisent l’internet et les réseaux sociaux, il nous semblait important de rechercher des dispositifs facilitant l’accès au « web2.0 » pour nos ainés. D’autant que les personnes âgées estiment que les nouvelles technologies sont particulièrement opportunes pour garder le lien social (études Ribes / Gaucher – Altivis).

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Intergénérationnel lors de la semaine bleue
Le Webnapperon : l’internet des objets facilite l’intergénérationnel

_ Nous avons donc imaginé le Webnapperon : un napperon est placé devant un cadre photo numérique, lorsque la personne âgée place un objet sur le napperon le cadre photo lui affiche un contenu en lien avec l’objet. Cela peut être des photos venant de Flickr, les messages d’un compte Twitter, le podcast d’une émission de radio ou de télé, des informations sur une prescription médicamenteuse. L’intérêt est d’attacher l’information à des objets qui ont du sens pour l’utilisateur.
La programmation des objets, simple, est déportée sur la famille : celle-ci colle un autocollant RFID sur l’objet en question et renseigne en ligne les contenus (éventuellement dynamiques comme un flux RSS) qui seront liés à l’objet. (Regardez la vidéo sur www.webnapperon.com pour comprendre en 30 secondes le dispositif).
Il ne s’agit pas là d’une nouvelle technologie, mais d’un nouvel usage de technologies existantes : les puces RFID et les réseaux sociaux. Nous l’avions déjà exploré pour rendre des objets communicants au Musée. Il ne nous a fallu que quelques jours pour réaliser un prototype et le présenter au public.
Face aux réactions très positives de professionnels, de personnes âgées, d’aidants ou de personnes souffrant d’un handicap, nous avons décidé de lancer une expérimentation et pour cela de réaliser un dispositif suffisamment robuste pour être placé au domicile de personnes à la limite de la dépendance.
Nous sommes aujourd’hui encore en cours d’expérimentation, mais déjà nous avons identifié de nouveaux usages (comme l’animation de maisons de retraite, le bloc note pour déficient visuel) et découvert que les difficultés n’étaient pas tant du côté de la personne âgée mais du réseau familial qu’il faut fidéliser et impliquer.

Dans un tout autre domaine, nous nous intéressons à l’utilisation des technologies de l’information pour la transmission du savoir. Ce domaine est particulièrement d’actualité avec le récent rapport de la commission Fourgous qui préconise de nombreuses mesures pour développer le numérique à l’école. Si la plupart répondent à des besoins réels des établissements, il faut toutefois admettre que l’on reste dans des transpositions très traditionnelles du fonctionnement d’une classe : le tableau devient tableau numérique, le cartable devient cartable en ligne et les blocs-notes sont remplacés par des Notebooks. Certes, c’est un peu caricatural mais on voit combien il est difficile d’intégrer des points de vue radicalement nouveaux si on ne fait qu’interroger les acteurs actuels du monde de l’éducation, fournisseurs compris. Ces derniers, en particulier, ne sont pas en position de proposer une offre franchement différente qui pourrait déstabiliser leur positionnement actuel.

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partage connaissance
Workshop Museolab 3, proposition de concept Mylène Andrieu, Vincent Autin

_ Pourtant si on s’arrête un moment, on peut identifier des technologies émergentes qui devraient bouleverser la nature même des technologies de l’éducation : les technologies de visualisation de données (parmi lesquelles la réalité augmentée est sans doute la plus à la mode), les interfaces naturelles (multitouch, gestuelles, simples et intuitives) et l’internet des objets. Comment les utiliser dans l’éducation reste encore largement imprévisible, mais elles laissent espérer de nombreux apports. Et si le numérique nous aidait à mémoriser par les gestes, à ressentir le sens de mots et des concepts ? Et s’il s’agissait non pas de multiplier les interfaces, mais au contraire de libérer l’attention de l’apprenant quitte à rendre transparente la technologie ? Et si l’enjeu était d’articuler le travail individuel, le travail collaboratif (en équipe) et le travail collectif (en classe) ?

Pour tenter d’offrir un nouveau point de vue sur cette question, nous conduisons actuellement un atelier créatif réunissant des artistes (designers, graphistes, musiciens, scénographes, plasticiens), des explorateurs technologiques (programmeurs, chercheurs, bidouilleurs électroniques...), des transmetteurs de savoir (médiateurs de musées, musiciens intervenant à l’école, professeurs de collège, enseignants spécialisés auprès des enfants handicapés, universitaires). Pour commencer, répartis par trinômes, nous les avons « enfermés » à Erasme pendant une journéeau cours de laquelle chaque groupe a du concevoir un dispositif technologique de transmission de savoir, original, innovant voire décalé. Ils disposent maintenant d’un peu de temps (6 jours par personne) et du plateau technique d’Erasme pour réaliser leur idée (du moins un prototype). C’est ainsi qu’à la fin de l’été nous aurons, si tout se passe bien, six installations interactives démontrant des différentes pistes. Le fait de réunir des personnes d’origines diverses permet de sortir des habitudes trop liées aux contextes de chacun et les artistes sont aussi là pour apporter un regard différent .
Ensuite nous pourrons impliquer d’autres utilisateurs (musées, enseignants, institutions) pour réfléchir ensemble à partir du nouvel horizon dégagé par ces installations.

Rôle et enjeux pour les territoires et les pouvoirs publics :

Il est important pour les pouvoirs publics d’intégrer des stratégies d’innovation ainsi qu’une véritable prospective dans le pilotage de leur action. En effet, cela permettra de créer de nouvelles opportunités indispensables pour pouvoir répondre aux enjeux qui s’annoncent redoutables : finances en baisse, dépenses obligatoires en hausse (social, vieillissement de la population), contraintes liées au développement durable, nouveaux positionnement dans des partenariats public-privé … En se situant en amont, ils seront plus à même de participer à l’établissement de normes communes.
Les living-labs les aideront à créer des synergies entre l’ensemble des acteurs. Ils permettent d’associer les citoyens, les entreprises, la recherche, les autres institutions, les associations dans des démarches communes.
Comme autre bénéfice public, les organisations peuvent en attendre :

  • d’être capable de s’adapter dans un contexte qui change rapidement et de plus en plus rapidement.
  • d’attirer et susciter la créativité et l’innovation sur son territoire.
  • d’identifier et mettre en avant et en réseau, leurs particularités et leurs forces. C’est aussi un vecteur d’image et de compétitivité.

Mais cela nécessite de mettre en place des politiques qui en tiennent compte. Par exemple dans les appels à projet, plutôt qu’une évaluation administrative qui mesure les écarts entre les livrables,le nombre de jours hommes annoncés et ceux réalisés, ne faudrait-il pas envisager un suivi « bienveillant » tout au long du projet qui accepte que celui-ci change radicalement de cap et qui s’attache à des réalisations concrètes qui ont de la valeur même dans leurs ratés. De même, la culture du secteur public doit évoluer pour valoriser les qualités humaines de créativité, de souplesse et d’initiative qui ne sont en général pas perçues comme des attributs des « fonctionnaires ».

En conclusion, quel bilan pourrions nous tirer d’une dizaine d’années de démarche d’innovation ouverte dans le Rhône ?
Avec le temps, car il en faut pour se construire un réseau d’acteurs impliqués, nous commençons à avoir un ensemble significatif d’utilisateurs et de partenaires prèts à s’investir dans des projets innovants, qu’il s’agisse d’enseignants, de particuliers, d’institutions ou d’entreprises.
Nous avons dans les champs de l’éducation, les musées et la gérontechnologie des premières réalisations qui sont prometteuses et encouragent cette démarche relativement empirique d’innovation. Ils confirment l’intérêt d’une structure dédiée à ces sujets au sein de la collectivité.

Là où nous pêchons encore largement c’est pour trouver une véritable articulation entre les innovations que nous conduisons sur le terrain et le tissu économique qui pourrait les industrialiser et les amplifier. Nous travaillons avec quelques entreprises qui ont une forte proximité avec notre culture numérique, mais pour les autres, l’ouverture a un coût parfois important et il est difficile de les mobiliser. Il est délicat d’entrer dans des processus d’innovation ouverte dont la rentabilité à court terme n’est en rien évidente, et il est difficile aussi pour les entrepreneurs de prendre du recul par rapport à leurs métiers et de perdre du temps dans des finalités qui semblent parfois éloignées des leurs.
Il faut certainement que la démarche d’innovation ouverte ait d’avantage fait ses preuves et soit mieux connue pour pouvoir être intégrée par un plus grand nombre d’acteurs.

Yves-Armel Martin
Directeur
Centre d’innovation Erasme / Département du Rhône

mercredi 19 mai 2010 par Yves-Armel Martin